XV

 

Les suites d’un déguisement

 

Saint-Charles, coquettement assis au penchant d’une colline, à une douzaine de lieues de Montréal, est une des plus florissantes paroisses[54] du Canada. Le site en est gracieux, les horizons variés à l’infini, les alentours pleins de poésie. Il y fait bon respirer les fraîches et fortifiantes senteurs de la campagne ; il y fait bon rêver, aimer doucement dans la paix et la solitude.

Dans ce plaisant village, M. de Repentigny possédait un cottage, au sein d’un parc délicieux que festonnaient des eaux vives, folâtrant avec un murmure argentin, soit dans les méandres d’un vaste jardin anglais, soit à travers des pelouses aussi unies qu’un drap de velours, soit sous des bosquets ombreux, animés par les concerts des gentils musiciens ailés.

Le Cottage, ainsi le désignait-on, à contresens toutefois, n’était rien moins qu’une chaumière, mais bel et bien un beau manoir, miniature d’un château-fort, comme on en voit tant dans la Grande-Bretagne et même aux environs des grandes villes américaines.

Il avait ses tourelles, son donjon, ses créneaux, ses mâchicoulis, ses petites fenêtres à ogives.

C’était une confusion du moyen âge avec la Renaissance, de l’art moderne avec l’art ancien.

Intérieurement, tout était disposé à l’anglaise : cuisine dans le sous-sol ou basement ; parloir et salle à manger à ce que nous appellerions le rez-de-chaussée, mais que les Anglais appellent le premier ; chambres à coucher et cabinets de toilette aux étages supérieurs.

En revenant de Trois-Rivières, où elle avait passé un mois avec sa fille, madame de Repentigny s’était arrêtée à sa campagne de Saint-Charles.

Elle avait l’intention d’y séjourner pendant l’été. Son mari avait approuvé ce projet, parce que les troubles qui éclataient continuellement à Montréal rendaient la ville dangereuse pour la femme d’un fonctionnaire aussi dévoué au gouvernement que l’était M. de Repentigny.

Mais, peu après son arrivée au village, madame de Repentigny tomba malade. Depuis longtemps elle était atteinte d’une hypertrophie du cœur, causée par ses chagrins domestiques. L’affection fit tout à coup des progrès si rapides, que la vie de la pauvre femme fut en danger. On manda M. de Repentigny. Il répondit que les affaires de la colonie le retenaient à son poste.

Léonie soignait sa mère avec une tendresse et une sollicitude sans bornes. Nuit et jour à son chevet, elle n’avait plus de pensées, plus de vœux que pour son rétablissement. Est-il nécessaire de dire qu’elle lui cacha cette réponse laconique et dure ?

Vers la fin de septembre, la santé de madame de Repentigny parut s’améliorer.

Au commencement d’octobre, elle alla positivement mieux, et, pour fêter sa résurrection, comme disait Léonie, on convia plusieurs amis de Montréal et de la campagne à un grand dîner. Cherrier, sa femme et sir William étaient naturellement au nombre des invités. Ce dernier, occupé par son service, envoya une lettre d’excuses, en ajoutant que, dès qu’il aurait un moment de liberté, il volerait « certainement, très certainement, présenter ses respects à ces dames. »

Le 15 avait été choisi pour la partie.

Mais, dans l’intervalle, on apprit qu’une grande assemblée publique aurait lieu à Saint-Charles, le 23, et le dîner fut remis au 22, afin que les hôtes étrangers profitassent de cette occasion pour jouir du spectacle.

Telle était cependant l’anxiété générale, que les Canadiens, si passionnés pour les distractions, négligeaient leurs plaisirs.

Tout le monde avait promis de venir ; à l’exception des époux Cherrier, personne ne vint de Montréal.

Pour avoir lieu tout à fait en famille, le dîner n’en fut pas moins gai.

Enchantée de voir sa mère souriante, et, en apparence bien portante, Léonie témoigna sa joie par cent folies aimables.

Entre autres, elle se déguisa secrètement avec un costume d’homme que sa cousine Louise s’était fait faire pour accompagner Xavier dans ses excursions, et elle parut ainsi au dîner. Ce déguisement ne contribua pas peu à réjouir les assistants.

– Ma foi, chère espiègle, vous devriez prendre ce costume pour aller demain à l’assemblée, lui dit Cherrier en se promenant avec elle dans le parc, après le repas.

– Tiens, mais ce serait original !

– Est-ce convenu ?

– Oh ! maman ne le permettrait pas.

– Qui le lui dira ?

– Vous êtes charmant, mon cousin, vous avez réponse à tout.

– Et vous, vous faites le plus ravissant cavalier que je sache !

– Oh ! un superlatif à la sir William ! s’écria la jeune fille en riant aux éclats.

Le front de Cherrier se rembrunit.

Léonie s’en aperçut aussitôt.

– Pardon, dit-elle, j’avais oublié.

– Quoi donc ? fit Cherrier reprenant à l’instant sa bonne humeur.

– Rien, mon cousin, rien... je sais ce que je sais... Mais Louise ?

– Louise ne veut pas venir à l’assemblée. Elle restera près de votre bonne mère.

– Alors voilà qui est dit. Nous irons flâner à cette assemblée, le stick à la main, le lorgnon à l’arcade sourcilière...

– Bravo !

– À une condition pourtant !

– Et laquelle ?

– C’est que le cigare et le grog nous sont interdits.

– Approuvé de grand cœur, dit Cherrier en souriant.

Voilà comment, le jour suivant, mademoiselle Léonie de Repentigny se trouvait, en élégant dandy, avec Xavier Cherrier au meeting des patriotes canadiens.

Composé des habitants des comtés de Richelieu, Saint-Hyacinthe, Rouville, Chambly et Verchères, ce meeting, qui devait secouer si violemment les bases du gouvernement anglais, sur les bords du Saint-Laurent, prenait le nom de Confédération des six comtés, au moment même où la jalousie de la fille de Mu-us-lu-lu menaçait de devenir fatale à Léonie de Repentigny.

– Allons, mon enfant, donnez-moi le bras, lui dit Poignet-d’Acier en faisant signe à ses trappeurs de former une haie pour leur permettre de passer.

En un clin d’œil le mouvement fut opéré.

La jeune fille et ses trois cavaliers sortirent de la foule, qui s’élança vers de nouvelles scènes de tumulte.

La maison de sa mère n’était pas fort éloignée du théâtre de cette réunion.

Bientôt remise de son trouble, Léonie dit, en arrivant à la porte, à ses compagnons :

– J’espère, messieurs mes libérateurs, que vous daignerez entrer ; et je vous prie de ne point parler de ma mésaventure devant maman. Elle est malade et si elle apprenait...

– Je vous remercie de votre invitation, mon enfant, dit Poignet-d’Acier. Mais ma présence est encore nécessaire sur la prairie.

La jeune fille se tourna en rougissant vers Co-lo-mo-o.

– Ce jeune homme accepte ! intervint le capitaine, remarquant qu’elle ne pouvait articuler une parole.

– Je vous demande pardon, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, je ne puis accepter.

– Vous me refuseriez ! balbutia Léonie.

– Non, non, vous dînerez avec nous, messieurs, dit Cherrier.

– Cela m’est impossible, mon ami. Mais je vous enverrai le jeune Aigle.

Co-lo-mo-o voulut protester.

– Allons, venez, lui dit Poignet-d’Acier ; j’ai à vous parler.

– Cependant, monsieur, je vous déclare...

– Et moi, je vous déclare que vous acceptez l’invitation de mademoiselle, reprit gaiement le capitaine. – Parbleu, ajouta-t-il, nous savons, monsieur le sagamo, que vous avez reçu une instruction aussi brillante que la plupart de nos jeunes gens de bonne famille ; nous savons que vous pouvez prendre, quand il vous plaît, des manières aussi courtoises que pas un de nous, et nous certifions enfin que vous pouvez être un guerrier illustre chez les Iroquois, un général habile chez les blancs, et, partout, un homme agréable en société.

Ayant dit, Poignet-d’Acier salua et entraîna le Petit-Aigle, moins touché peut-être par la flatterie adressée à sa vanité indienne que par les éloges donnés à ses mœurs policées.

– À présent, mon brave jeune homme, lui dit le capitaine, faites-moi votre rapport. Soyez bref, mais précis. Quel est l’esprit de la population à Québec ?

– Sur Québec, monsieur, répondit Co-lo-mo-o, il ne vous faudra pas trop compter. Corrompus par l’or de l’Angleterre ou éblouis par le faste de la cour vice-royale, les habitants n’ont ni l’idée de l’indépendance, ni la fermeté nécessaire pour agir. Quelques fleurs empoisonnées sur les chaînes dont ils sont chargées leur en cachent les meurtrissures.

– Mais les paroisses ? reprit impatiemment Poignet-d’Acier.

– Dans les paroisses, c’est différent. Touchez la corde de l’émancipation, elle vibrera dans tous les cœurs. J’ai parcouru le pays jusqu’à Gaspé. Partout j’ai trouvé un peuple soupirant pour l’heure de la délivrance. Les Indiens du Saguenay, du Lac Saint-Jean ; les Montagnais, les Abénaquis, vous prêteront leur concours, comme les Hurons de Lorette, les Iroquois de Caughnawagha, si l’on nous garantit que les territoires de chasse qui s’étendent à l’ouest des Grands-Lacs nous seront rendus, et que nous y pourrons vivre et mourir sans être désormais inquiétés par les blancs.

– Vous avez ma parole et j’ai celle des chefs du mouvement populaire.

– Nous vous la rappellerons, monsieur.

– Ainsi, à l’exception de la capitale, tout est préparé, dit Poignet-d’Acier, en s’arrêtant pour réfléchir.

– Je le crois, il ne manque que des armes.

– Des armes ! oui, nous en manquons... Ah ! si j’avais les trésors que j’ai perdus... Bah ! à quoi bon ces regrets ! Le plus fort est fait. Grâce à moi, les masses sont soulevées. J’ai rompu le pont derrière ces meneurs timides. Ils marcheront ! et, au défaut de fusils ou de sabres, ils prendront des fourches ou des fléaux ! Quand un peuple veut sa liberté, il trouve dans son cœur ses meilleures armes ! N’est-ce point votre avis ?

Et comme Co-lo-mo-o demeurait silencieux :

– Allons, allons, continua-t-il, tout est pour le mieux. Il ne nous reste qu’à profiter de l’enthousiasme pour marcher immédiatement sur Montréal. Une fois cette métropole à nous, le Canada nous appartient. Maîtres du Canada ! Quel rêve ! et comme voluptueusement, j’assouvirai ces vengeances qui fermentent là, depuis tant d’années... Des siècles de torture ! poursuivit-il, d’un ton creux, en se frappant le front de son poing crispé. C’est que, moi aussi, j’ai souffert, s’écria-t-il, comme s’il cédait à un invincible besoin d’expansion, souffert, le martyre, pour ces Anglais qui m’ont séduit ma femme, violé ma fille, mon unique enfant, mon Adèle chérie[55] ; ces Anglais qui ont armé mon bras pour le meurtre et le parricide... Horreur !

– Mon frère trouvera un bras, un bras infatigable pour frapper à côté de lui, dit tout à coup Nar-go-tou-ké en paraissant au bout du mur du parc, près duquel Poignet-d’Acier se tenait avec Co-lo-mo-o.

– Que faisais-tu là, mon frère ? demanda le capitaine.

– Nar-go-tou-ké a vu le fils de son ennemi. Il l’épiait, répondu le sagamo.

Poignet-d’Acier n’accorda aucune attention à cette réponse. Une soudaine évolution de la foule sur la prairie l’occupait à ce moment tout entier.

– Je vous laisse, dit-il aux Iroquois. Je vais engager Neilson à profiter de l’ardeur de cette multitude pour la pousser, sans retard, sur Montréal. Demain, elle serait refroidie, nous n’en pourrions rien tirer.

Et il marcha, à grands pas, vers l’estrade qu’on apercevait à une faible distance.

– Mon fils, dit Nar-go-tou-ké à Co-lo-mo-o, dès qu’ils furent seuls, le rejeton de l’Anglais qui a voulu outrager ta mère, de celui qui l’a livrée aux lâches tribus de la Nouvelle-Calédonie, est là, dans cette maison. Puisque l’heure de la vengeance a sonné, commençons par nous venger de celui-là. Nous allons le guetter, et, quand il sortira...

L’Indien fit résonner, d’un air significatif, une carabine qu’il avait à la main.

– Dans un instant Co-lo-mo-o rejoindra son père, répondit le Petit-Aigle ; mais il faut, auparavant, qu’il aille délibérer avec les chefs des tribus qu’il a amenées.

– Va, Nar-go-tou-ké t’attendra, reprit le sachem.

Le Petit-Aigle partit, en feignant de se diriger vers la foule qu’un orateur haranguait de nouveau. Mais, bientôt, il se jeta à gauche dans une saulaie et s’assit au pied d’un arbre.

Là, il médita, durant quelques minutes. Son esprit paraissait flotter entre diverses résolutions, car tantôt il tournait les yeux vers le cottage de madame de Repentigny, et tantôt sur le meeting.

S’arrêtant enfin à une détermination, il prit, dans la bourse de vison qui pendait sur sa poitrine, suivant l’usage indien, un crayon, une feuille de papier, et il écrivit sur son genou.

Ce travail terminé, il le relut avec soin, plia le papier en forme de lettre, le cacheta et y mit la suscription :